SENEGAL ET FMI :  Briser la chaîne de la dépendance ! (Par Demba Moussa Dembélé)

Mercredi 25 Février 2026

L'économiste sénégalais Demba Moussa Dembélé

Depuis la découverte de la dette cachée laissée par le régime de Macky Sall, le Sénégal est pris en étau entre le Fonds monétaire international (FMI) et les principales agences de notation occidentales. Cela s’est traduit par la suspension des décaissements du FMI et la dégradation de sa note souveraine du pays. Pour desserrer l’étau, certains « experts » affirment que le régime n’a d’autre choix que de signer un accord avec le FMI, qui demande la restructuration de la dette extérieure du pays.

 

Négocier avec le FMI : à quel prix ? 

 

Mais ce ne sont pas seulement les « experts » qui pensent ainsi. Certains membres du gouvernement le croient aussi. C’est notamment le cas du ministre des Finances et du Budget, Monsieur Cheikh Diba, qui souligne dans Le Soleil du 30 juin 2025 (page 5) que « Le plus important c’est de normaliser nos relations avec le FMI ». Et il ajoute « il y a des principes en matière de gouvernance financière et budgétaire, et le Fonds veille à ce que ces principes ne soient pas bafoués par les Etats…Il y a un travail très sérieux, très difficile et très rigoureux qui se fait avec le Fonds monétaire. »   

 

Cette déclaration soulève plusieurs questions. A quoi ces « principes » ont-ils servi dans le passé? Monsieur Diba veut-il insinuer que ces « principes » n’étaient pas appliqués correctement par le régime de Macky Sall, vu la gestion désastreuse des finances publiques par ce dernier? Et pourquoi le gouvernement actuel aurait-il besoin du FMI pour appliquer les principes de « bonne gouvernance » en matière financière et budgétaire ?

 

Le 27 août 2025, à la fin de sa visite,  la mission du FMI avait publié un communiqué dans lequel elle proposait de négocier avec le Sénégal « « un programme de réformes ambitieux ». Cela veut-il dire que les programmes passés n’étaient pas « ambitieux » ? Apparemment, cette proposition n’avait pas impressionné le gouvernement sénégalais, qui continue de refuser un accord avec le FMI qui remettrait en cause son agenda de redressement économique et social dévoilé au mois d’août 2025.   

 

Le bilan des interventions du FMI au Sénégal

 

« Ambitieux » ou pas, les programmes du FMI ont toujours plongé le pays dans la crise et renforcé sa dépendance extérieure. Il est utile de rappeler que les programmes d’ajustement structurel (PAS), imposés au Sénégal au début des années 1980 par le FMI et la Banque mondiale, avaient fini de démanteler la plupart des acquis obtenus par le pays pendant les deux premières décennies d’indépendance. Le Sénégal, disait-on, était parmi les « meilleurs élèves » dans la mise en œuvre des politiques dictées par ces deux institutions. Après 20 ans dans leur « classe », il finira par rejoindre le groupe des « pays les moins avancés » (PMA), c’est-à-dire les pays les « plus pauvres », selon les Nations-Unies. 

 

Après les destructions causées par les PAS, fut inaugurée l’ère des « documents de stratégie pour la réduction de la pauvreté » (DSRP). Avec ces documents, la Banque mondiale et le FMI substituèrent la « lutte contre la pauvreté » au développement. Et les gouvernements africains furent encore embarqués dans ce wagon néolibéral qui les a conduits dans l’impasse. Car plus on parlait de « réduction de la pauvreté », plus celle-ci s’étendait et s’aggravait. 

 

C’est dans ce contexte fut introduit l’Instrument de soutien à la politique économique (ISPE) en 2005. C’est un programme économique dicté par le FMI à un pays, avec ou sans financement. Une fois approuvé, ce programme constitue un signal à l’endroit des bailleurs de fonds et des marchés financiers sur la « crédibilité » des politiques économiques du pays en question. Le Sénégal fut l’un des premiers pays « francophones » à signer un ISPE avec le FMI

 

Dans le cadre du « Plan Sénégal Émergent » (PSE), le Sénégal avait signé un ISPE en juin 2015. Celui-ci servit de référence dans les relations entre le régime et ses « partenaires » pendant presque toute la durée du premier mandat de Macky Sall. Mais à l’évidence, ni l’ISPE ni les autres accords signés avec le FMI n’ont contribué à « l’émergence » du pays. 

 

Cependant, les partisans d’une collaboration avec le FMI trouvent ces accords utiles parce qu’ils permettent d‘obtenir des financements soit auprès du FMI lui-même soit auprès d’autres bailleurs de fonds. Mais ces financements sont un répit, parfois temporaire, qui renforce la tutelle du FMI, avant la prochaine crise et la négociation d’un nouveau programme ! On se trouve ainsi dans un cercle vicieux qui permet au FMI et aux créanciers de contrôler les politiques économiques du Sénégal et de l’enfoncer davantage dans l’endettement. L’on se demande alors pourquoi ceux qui exhortent le gouvernement à signer avec le FMI ne se posent pas de questions sur le bilan de 45 ans d’intervention de celui-ci.

 

Rassurer les marchés ou les populations sénégalaises ?

 

A leurs yeux, un accord avec le FMI est nécessaire pour « rassurer les marchés » et les « partenaires » techniques et financiers afin de permettre au Sénégal de pouvoir emprunter de nouveau. C’est le langage de gens formatés pour répéter comme des perroquets le discours néolibéral convenu. Ici encore, l’on se demande si les « experts » se posent des questions sur le bilan de telles politiques. Depuis des décennies, le Sénégal n’a cessé de « rassurer » les bailleurs, publics comme privés. Mais pour quels résultats ? Un endettement extérieur de plus en plus insoutenable, mais également le renforcement d’un modèle de croissance extraverti basé sur les exportations de matières premières. C’est justement en essayant de « rassurer » les marchés financiers pour préserver « la qualité de sa signature » que le régime de Macky Sall s’était engagé dans une voie qui a engendré la dette cachée , avec la complicité du FMI!  

 

La restructuration de la dette, préconisée par le FMI et les « experts », est un processus long et complexe qui coûte cher au pays endetté. Une illustration est donnée par l’Ethiopie. Selon Financial Afrik, il a fallu 5 ans de laborieuses et difficiles négociations pour arriver à la signature du premier accord entre l’Ethiopie et la France, l’un de ses créanciers bilatéraux au sein du Cadre Commun de négociation du G20. Cet exemple confirme l’observation du Rapport Ndiaye-Kessler selon laquelle « Le système de restructuration de la dette s'est révélé inefficace et complexe, entraînant des processus longs qui excluent largement les pays du crédit international. » (p.5)

 

Surtout qu’une vraie restructuration dans le cas du Sénégal devrait impliquer les créanciers privés, étant donné la part de la dette privée estimée à environ 40% de la dette extérieure du pays. Mais l’expérience de l’Initiative pour la suspension du service de la dette du G20, pour combattre les effets de la Covid-19, fut un échec, en partie à cause du refus des créanciers privés d’y participer. En fait, ceux-ci n’y avaient participé qu’à hauteur de…0,2%, selon l’ONG Debt Justice (Grande Bretagne). Le Sénégal, qui espérait beaucoup de cette Initiative, n’obtiendra que des miettes. En effet, dans le communiqué publié le 11 juin 2020 par le ministère des Finances et du Budget, on lit:  « La participation du Sénégal à l'Initiative de suspension du service de la dette [ISSD] se matérialisera par la suspension du paiement du principal et des intérêts dus à l'ensemble des créanciers du secteur bilatéral officiel jusqu'au 31 décembre 2020 pour un montant de 90,5 milliards de francs CFA (137 millions d'euros) entre le 1er juin 2020 et la fin de l'année, soit 13,51% du service de la dette extérieure dû en 2020 ». 

 

Les exemples du Sénégal et de l’Ethiopie montrent qu’en réalité, les « solutions » proposées par les créanciers, à travers la restructuration ou tout autre moyen, ne répondent jamais aux demandes des pays endettés, qui risquent de se retrouver davantage dans la dépendance et sous le contrôle de leurs créanciers. Dans le contexte actuel du Sénégal, la restructuration irait à l’encontre de la volonté du nouveau pouvoir de chercher à se soustraire de la tutelle du FMI et des créanciers privés. C’est sans doute l’une des raisons du refus du gouvernement d’accepter cette solution. Le régime actuel a été élu pour mener des politiques différentes de celles du régime précédent. Par conséquent, il doit éviter d‘emprunter le même chemin et s’efforcer de mettre en œuvre des politiques destinées à rassurer les populations sénégalaises plutôt que les marchés financiers.

 

C’est dans cette perspective qu’il faudrait situer le Plan de redressement économique et social (PRES) présenté au début du mois d’août 2025 par le Premier ministre Ousmane Sonko. Selon lui « l’objectif de la phase de redressement de la Vision 2050, c’est de tourner définitivement le braquet d’un modèle ancien vers un modèle nouveau, préalable à l’impulsion et à l’accélération. » Or, le FMI est l’un des piliers de ce « modèle ancien », en faillite et discrédité !   

 

Conclusion 

 

L’impasse dans les discussions entre le FMI et le gouvernement du Sénégal semble indiquer que celui-ci cherche à s’affranchir de la dépendance à l’égard des créanciers extérieurs. Cela explique le refus de céder à la pression des « partenaires » et des « experts » qui l’exhortent à « rassurer les marchés » en acceptant les prescriptions néolibérales du FMI. 

 

En refusant la restructuration de la dette extérieure du pays, le Premier ministre Ousmane Sonko veut éviter le piège dans lequel le FMI et les autres créanciers cherchent à enfermer le Sénégal. Ce serait contraire à la stratégie de financement du Plan de redressement économique et social, basée sur la mobilisation des ressources endogènes. En effet, Monsieur Sonko a dit et répété que le développement du Sénégal ne se fera ni par le FMI ni par les autres « partenaires ». Ce sont les ressources endogènes qui constituent la principale source de financement du développeront du pays. C’est dans cette voie qu’il faut s’engager. C’est une voie difficile, certes, mais c’est celle de la souveraineté, qui implique des coûts et même des sacrifices. 

 

Demba Moussa Dembélé

 
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